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samedi 22 mars 2008

Notre art du bien-manger est-il en danger ?



Que l'aliment soit ton médicament.


On attribue cette phrase à Hippocrate. Jusqu'à récemment, je la trouvais éloignée de mes propres conceptions de ce que signifie manger, de l'art de vie que je recherche. Mais depuis quelques temps je me dis qu'elle prend une dimension nouvelle.


La vision hygiéniste de l'alimentation reste très éloignée de la culture française. A à ce sujet, un ouvrage de sociologie sur les comportements alimentaires (Manger, Français, Européens et Américains face à l'alimentation, coordonné par Claude Fischler et Estelle Masson et publié chez Odile Jacob), pointe notamment la différence entre les Américains qui ont une approche essentiellement nutritionnelle de l'alimentation, et les Français qui mettent l'accent sur la sociabilité et la commensalité. Tout en préservant cette dimension du partage de la table, nous devons malgré tout être vigilants sur la qualité de ce que nous ingérons.


Cuisiner soi-même permet de choisir ses aliments simples et de doser ses apports et leur équilibre. Ainsi il est possible d'éviter non seulement un ensemble d'additifs sans valeur nutritionnelle, mais aussi un déséquilibre des apports, l'industrie privilégiant naturellement les corps gras et le sucre qui apportent des calories et du goût pour pas cher, et le sel qui retient l'eau et accroît ainsi la masse des produits. Choisir des produits bio allège la facture en résidus de pesticides. Pour la viande, le bio assure notamment que l'animal a reçu une alimentation en grande partie produite sur l'exploitation, dépourvue d'éléments de synthèse et d'organismes génétiquement modifiés ; il favorise également le bien-être animal. Pour toutes ces raisons, j'ai choisi de cuisiner moi-même la plupart des plats que nous mangeons, et de privilégier le bio autant que possible, de limiter au strict nécessaire notre consommation de produits carnés. Mais est-ce suffisant ?


Je viens d'achever la lecture de l"ouvrage remarquable de Marie-Monique Robin, Le monde selon Monsanto, qui complète utilement le documentaire qu'elle a tiré de plusieurs années d'enquête dans le monde entier sur les pratiques de cette firme originaire du Missouri. Ce livre a affermi mes convictions, à savoir que l'innocuité des OGM n'a pas été assez vérifiée pour que l'on puisse aujourd'hui les semer dans les champs européens. Voici mes arguments, que je compte envoyer à mon sénateur, à ma députée, qui vont devoir se prononcer sur le sujet le mois prochain, ainsi qu'à Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d'Etat en charge de l'Ecologie, qui n'a pas répondu à Greenpeace sur ce qu'elle allait voter. Si vous voulez connaître la position de votre élu, entre parenthèses, c'est ici, sur le site de Greenpeace.

1. Les OGM sont porteurs de promesses intéressantes dans le domaine de la médecine notamment. Mais dans l'agriculture et l'alimentation, les OGM ne sont pas nécessaires. Lors de sa conférence de Rome en mai 2007, la FAO, organisation des Nations-Unies pour l'agriculture et l'alimentation, a conclu que l'agriculture biologique pouvait assurer la sécurité alimentaire de l'ensemble de la population mondiale à l'horizon 2050, à condition qu'il y ait une volonté politique d'aller vers ce mode de développement (voir le rapport de la conférence et ce document en anglais uniquement).

2. Les OGM aujourd'hui développés dans l'agriculture n'ont aucun intérêt pour lutter contre la faim dans le monde : 70% d'entre eux sont des plantes résistant à un herbicide total, c'est-à-dire actif sur tous les végétaux, et les 30% restant secrètent un insecticide. Les tentatives de "riz doré" (riz riche en précurseur de la vitamine A, pour lutter contre la carence en cette vitamine) ont échoué.

3. Les OGM n'offrent pas pour les agriculteurs une solution économiquement plus viable que l'agriculture conventionnelle normale, ou que l'agriculture biologique. Si dans les premières années suivant l'introduction des semences transgéniques, les économies en pesticides compensent le prix plus élevé des semences, les résistances développées par les insectes et les adventices ("mauvaises herbes") au bout de quelques années, inversent ensuite la tendance. Ceci est vrai même lorsque les agriculteurs respectent le cahier des charges très contraignant des OGM, et développent en effet des zones refuges sur 20% de leurs terres (zones où les plantes cultivées ne sont pas OGM, pour retarder le développement des résistances). Ceci a pu être vérifié dans de nombreux pays (Inde, Amérique Latine). De plus, l'achat de semences OGM s'accompagne de contraintes léonines (interdiction de recourir à des pesticides génériques, par exemple) incompatibles avec la liberté de l'entrepreneur en économie de marché.

4. Les consommateurs rejettent massivement les OGM. Dans tous les sondages, que ce soit en Europe ou aux Etats-Unis, les consommateurs refusent à plus de 90% les OGM dans leur assiette. L'étiquettage est aujourd'hui insuffisant en Europe, puisque les viandes provenant d'animaux nourris aux OGM ne sont pas étiquettées. Il n'est pas normal aujourd'hui que seuls les consommateurs qui ont les moyens d'acheter bio, puissent exercer leur liberté de choisir en toute connaissance de cause ce qu'ils consomment et font manger à leurs enfants.

5. Il n'y a pas eu assez d'études sur l'impact que les OGM peuvent avoir sur la santé humaine. D'une part, les produits OGM sont considérés comme les produits conventionnels, ce qui signifie que les plantes qui secrètent en continu un insecticide n'ont pas été testées comme le sont les insecticides, que les plantes résistantes à un herbicide puissant ne sont pas testées sur les résidus de cet herbicide qu'elles contiennent. Alors que le moindre additif, conservateur, colorant, molécule de médicament, qui sera ingéré à des doses infimes, fait l'objet de tests lourds (et parfois insuffisants malgré tout, voir la polémique sur le Vioxx et le Célébrex, anti-inflammatoires qui ont été retirés du marché en raison des risques d'accidents cardio-vasculaires mortels découverts après mise sur le marché), les OGM ingérés en continu dans l'alimentation n'ont fait l'objet que d'études légères, par les laboratoires eux-mêmes et non des organismes véritablement indépendants.

6. Les OGM menacent la biodiversité. Même un enfant de 10 ans peut comprendre que l'extension non contrôlée d'une seule variété de colza, de maïs, de soja, de coton, fait peser une menace sur nos ressources. Je vais raconter une anecdote à ce sujet. En élevage laitier, la race la plus répandue est la Prim'Holstein. A force de croisements ("artisanaux !) entre vaches et taureaux ayant d'excellentes qualités pour l'élevage laitier, le taureau Jocko Besn, né en 1994, avait des indices records (morphologie adaptée, mamelles résistantes, membres droits, facilité de vêlage...). On en a tiré plus d'un million de doses pour ensemencer des vaches (oui parce que si vous ne le savez pas déjà, l'insémination naturelle en élevage laitier c'est fini). Oui, vous lisez bien, un million !!! Les doses sont vendues dans le monde entier. A ce jour il y a dû avoir pas loin de 80 000 vaches nées de ce taureau dans le monde. Lorsqu'on m'a raconté fièrement cette anecdote dans un institut de formation agricole, j'ai demandé si ce n'était pas une menace pour la diversité génétique des troupeaux laitiers. Le chercheur m'a confirmé que cela devenait un problème en effet, et que d'ailleurs maintenant, dans le "catalogue" des reproducteurs, l'unité nationale de sélection et de promotion de la race propose des taureaux avec de moins bons indices laitiers, mais qui visent à diversifier le pool génétique du troupeau. Car à force de trouver les mêmes animaux dans une lignée, on développe des anomalies génétiques. Ce serait bien que pour le domaine végétal on ait la même prise de conscience que dans le domaine animal...

Je ne suis pas une Belle des champs rêveuse qui veut vivre à la bougie. J'ai fait des études scientifiques, j'ai confiance en la science. Mais science sans conscience n'est que ruine de l'âme, écrivait Rabelais, et la recherche de profits rapides est incompatible avec le principe de sécurité. Je trouve anormal qu'il y ait si peu d'études sur l'effet des OGM sur la santé animale et humaine, que les rares existantes aient été conduites par les firmes elles-mêmes, que l'Union européenne refuse de financer des études indépendantes, alors même que ces firmes ont prouvé par le passé qu'elles avaient manipulé les résultats des études pour cacher que leurs produits étaient dangereux. Je trouve inquiétant que des chercheurs qui publient des résultats allant à l'encontre de l'optimisme ambiant fassent l'objet de véritables campagnes de dénigrement.

En tant que citoyenne, j'exige donc de mes représentants qu'ils agissent de façon responsable lors de leurs votes.

2 commentaires:

Lisanka a dit…

Je te rejoins sur tous les points et la citation de Rabelais raisonne tous les jours dans ma tête. je suis terrifiée de voir le processus dans lequel on est engagé!

Nadia a dit…

Merci pour toutes ces explications Il est clair que faire soi-même à manger est moins calorique que les aliments tout faits que l'on trouve dans le commerce.
On ne fait moins attention à ce que l'on mange, c'est bein dommage!